mardi, juillet 21, 2026

Le dieu de la Bible, un démiurge inférieur


Pendant des siècles, certains textes ont été écartés de la Bible. Que racontaient-ils ? Pierre Létourneau, bibliste, nous explique ici ce qu’est le gnosticisme. Il nous ouvre la porte sur une histoire fascinante du christianisme : les manuscrits de Nag Hammadi, l’Évangile de Judas, Marie Madeleine et un portrait de Jésus bien différent de celui qui s’est imposé au fil des siècles.

Source





Le Dialogue du Sauveur (NH III,5), texte chrétien des premiers siècles demeuré totalement inconnu jusqu’à sa découverte dans le désert égyptien (Nag Hammadi) en 1945, est une pièce importante à verser au dossier de l’histoire du mouvement valentinien. Il atteste en effet d’un effort de rapprochement doctrinal avec la Grande Église, sans doute rendu nécessaire par l’uniformisation de la doctrine chrétienne autour du IVe siècle. On y trouve une révision accommodante des éléments centraux de la doctrine valentinienne, telles la création du cosmos par un démiurge inférieur et la tripartition de l’humanité. Évidemment, ce genre d’évolution doctrinale présuppose une notion souple de la « tradition de foi » et de la « quête de la vérité ».



La doctrine valentinienne classique


L’enseignement original de Valentin n’a survécu qu’à travers quelques fragments cités par Clément d’Alexandrie (Stromates), Irénée de Lyon (Contre les hérésies) et Hippolyte de Rome (Refutatio), ce qui est bien maigre. Certains sont prêts à lui attribuer la composition de l’Évangile de vérité, connu d’Irénée (Contre les hérésies, III,11,9) et dont une version copte fut découverte à Nag Hammadi, mais cela reste une hypothèse difficile à prouver. Dans ces conditions, il est préférable de se tourner vers la version du mythe valentinien élaborée par Ptolémée, disciple de Valentin, qui fait l’objet d’un exposé détaillé dans ce qu’il est convenu d’appeler la «Grande Notice » d’Irénée de Lyon (Contre les hérésies, I,1-9), et dont je fais ici un résumé.

1) Le Plérôme est constitué de 30 éons, ou entités spirituelles (ogdoade, décade, dodécade), émanés par paires androgynes à partir de la dyade originelle, le Père de toutes choses, appelé «Abîme», et sa conjointe «Silence». Un drame va troubler l’harmonie du Plérôme du fait que seul «Intellect », le premier éon émané du Père, est à même de le connaître. En périphérie, Sophia, le plus jeune des éons, va succomber à l’envie de connaître le Père et s’élancer vers celui-ci, jusqu’à ce qu’elle soit remise à sa place et que sa « tendance » désordonnée (enthumêsis) soit expulsée hors du Plérôme. Une fois que tous les éons auront été consolidés, ils vont émettre le «Sauveur» et son escorte d’anges pour qu’ils aillent hors du Plérôme s’occuper de l’émanation informe de Sophia, appelée Achamoth. Cette dernière produit la substance hylique (matière), la substance psychique et la substance pneumatique qui entreront dans la fabrication du cosmos et de l’humanité (voir I,1-4).

2) Achamoth façonne un « Démiurge » avec la substance psychique, un dieu inférieur qui ignore tout du monde spirituel au-dessus de lui. Celui-ci se fabrique alors un monde matériel (cosmos), puis fait l’homme avec la substance hylique, dans laquelle il insuffle une âme psychique. C’est à son insu qu’Achamoth dépose la semence spirituelle dans l’âme humaine, afin que cette semence informe puisse croître et recevoir une formation de gnose en vue de son salut (voir I,5).

3) Les êtres humains se répartissent en trois natures : les pneumatiques (ou gnostiques), qui seront nécessairement sauvés, les psychiques (les croyants ordinaires de l’Église), qui peuvent espérer un salut éternel, mais inférieur à celui des pneumatiques, seulement s’ils se laissent raffermir par la foi et les bonnes œuvres, et enfin les hyliques (le reste de l’humanité), qui seront finalement détruits avec le cosmos (voir I,6).

4) La conception du salut est relativement simple : toute la substance pneumatique doit retourner dans le Plérôme, véritable chambre nuptiale où les êtres pneumatiques s’uniront avec les anges du Sauveur pour former des syzygies éternelles, à l’exemple du Sauveur et d’Achamoth. Quant aux psychiques qui auront pratiqué les bonnes œuvres, ils auront droit au repos en compagnie du Démiurge à l’extérieur du Plérôme, dans le lieu laissé vacant par Achamoth et le Sauveur. Car rien de psychique ne peut pénétrer dans le Plérôme (voir I,7).

Pierre Létourneau, "Croyances et contraintes sociales. L’évolution du mouvement valentinien à la lumière du Traité tripartite et du Dialogue du Sauveur" 




Pierre Létourneau enseigne à la Faculté de théologie de l’Université de Montréal. Il est spécialiste du Nouveau Testament et de la littérature chrétienne des premiers siècles (pères grecs, gnostiques). Il est expert en narratologie, cette étude des textes comme récits.

Champs d'expertise:

- Exégèse du Nouveau Testament : histoire de Jésus, traditions évangéliques, littérature johannique (évangile, épîtres, apocalypse) 

- Origines du christianisme : apocryphes du Nouveau Testament, les Pères grecs

- Gnosticisme : bibliothèque copte de Nag Hammadi, mouvement valentinien, Corpus hermeticum 

- Méthodes exégétiques : Analyse structurelle ; analyse narratologique ; analyse littéraire (syntaxique).

- Grec biblique ; copte.


*******

La nature anti-divine des hiérarchies spirituelles qui contrôlent notre univers selon le livre gnostique de la Pistis Sophia.