samedi, février 21, 2026

"Sekhem Kaï", puissant est mon ka





Dans la civilisation égyptienne, mère spirituelle de la nôtre, tout gravite autour du ka. Mourir, se dit "passer à son ka". La momification se répercutera sur le ka et empêchera celui-ci de se dissoudre dans l'au-delà. Il est donc mortel ? Le pharaon régnera encore, après décès et par son ka, sur une Égypte parallèle, entouré des kaou (pluriel de ka) de ses courtisans, momifiés et ensevelis près de sa pyramide. Le temple est habité par un ka divin qui y assure la présence réelle de tel dieu ou de telle déesse. Le mystique privilégié le décèle à son parfum... Curieusement, dans les tombeaux, on voit sur les peintures le ka du mort, se nourrissant par le nez de parfums et des quintessences du vin ou d'aliments divers; un cérémonial brûlera ces aliments, justement pour en dégager la quintessence! Parfois, dans le temple, le ka divin apparaît en spectre. Certains prêtres savent évoquer ce ka par une modulation confinant à l'infra ou ultra son. Évoquer signifie appeler par le charme de la voix. C'est à la voix que le "prince charmant" fait sortir Blanche-Neige du coma... Le célèbre temple de Ptah à Memphis se nommait Het-ka-Ptah : la demeure du ka du dieu Ptah. Mais l'architecture n'est pas seule à se régler sur la notion de ka. La statuaire ne s'intéressa jamais à l'aspect réaliste de ses modèles, sauf durant la brève époque d'Akhenaton. Elle sculptait et peignait leur ka ; d'où l'idéalisation et la hiératisation des personnages. Même observation pour les portraits sur sarcophages qui devront exprimer le rayonnement du ka.

Le ka est-il l'âme, au sens monothéiste ? Non. Celle ci correspond communément au ba ou âme-oiseau figurée en oiseau à tête humaine. Le ba, à la mort, s'envole comme l'oiseau. Le ka, lui, flottera comme un spectre, sans quitter l'orbe terrestre. Et quelle est la nuance qui sépare le ka humain du ka divin ? Une nuance, en effet, simplement. Le nether (dieu) désigne souvent un héros des temps primordiaux qui incarna en Christ une énergie divine. Nether signifie donc aussi ancêtre-dieu. Et le terme double Christos et Chrestos semble bien provenir de l'égyptien Khery-secheta, écrit parfois Kher-secheta, qui veut dire : "celui qui est au-dessus du secret". Le ka divin sera donc le spectre d'un nether jadis momifié comme Osiris et Ptah et, pour cela, non décomposé. Il habitera le temple et y sera entretenu par un cérémonial dans lequel les fumigations et les offrandes de boissons et d'aliments joueront un rôle primordial, ainsi que le sang des animaux sacrifiés. Un prêtre ouab, c'est-à-dire pur, se chargera de humer le sang au préalable afin de vérifier sa pureté. Mais la momie, support du ka divin, pourra être remplacée par une statuette secrète du culte, dissimulée dans le saint des saints, jamais montrée et jamais dessinée. Un mystère pèsera sur elle parce qu'on la considérera en statue vivante - puisque habitée par un ka ! Et l'étrange cérémonial qui l'enveloppera comme une toile d'araignée existe encore en Inde, surtout dans le culte de Shiva. [...]

Sekhem Kaï, puissant est mon ka ! L'expression, le chrétien la traduirait par : puissant est mon ange gardien ! Sur celui-ci l'agonisant opérera le transfert de son angoisse. Entre la notion égyptienne de ka et la notion chrétienne d'ange gardien, existe un rapport, une continuité. Mais un Allemand connaissant encore la tradition populaire de son pays, traduirait autrement : "Mächtig ist mein Doppelgänger !" Ce qui équivaut à : puissant est mon double. Le terme allemand, plus précis, contient deux vocables - doppel, double, Gänger, celui qui marche. Dans cette optique, l'ange gardien serait un double du moi, donc une entité subjective, évoluant sur un plan parallèle, entre l'âme proprement dite et le moi. Un autre moi, un moi des profondeurs...

Certaines écoles occultistes connaissent ce "moi des profondeurs" vers lequel convergent les efforts de celui qui se cultive psychiquement et spirituellement. Des maîtres du yoga hindou aussi, mais pas tous ! Si Freud l'a ignoré, son disciple Jung l'a décelé. Toutefois, Jung n'y voit guère qu'une construction psychique, sorte de contre-poids du moi qui fixerait ainsi en entité artificielle sa tendance à l'idéal. Aux yeux des Égyptiens, c'était le moi qui était artificiel, plus ou moins, car tributaire de l'hérédité, de l'éducation et de l'environnement. Et la personnalité authentique se confondait avec le seul ka, conditionné, lui, par le cosmos et les influences stellaires. Dans le sommeil très profond, la dualité moi-ka s'efface, le premier se fondant dans le second. Et à la mort aussi.

Si le ka apparaît comme un niveau d'existence, parallèle au moi, qui ne se rejoint que dans les états de sommeil profond, dans la mort et dans l'initiation, image de la mort, il doit, comme le moi, correspondre à un ordre particulier d'énergie. L'écriture égyptienne le définit nettement à ce propos. En idéogramme, le ka est figuré en silhouette spectrale, mains levées. En un hiéroglyphe qui se lit ka, le seul signe des bras aux avant bras et aux mains levées l'exprime avec le même sens : les mains levées miment la passe magnétique; c'est par les mains que se capte et se distribue le magnétisme humain.

En fonction de ces indices, la théorie égyptienne du ka contiendra une vision statique de ce ka et une vision dynamique. Il s'agit d'un double du moi, d'un moi des profondeurs, d'une supra-conscience ; et ce moi parallèle s'enrobera d'une aura de nature magnétique. Sekhem Kaï se traduira dès lors : "puissant est mon magnétisme !" L'aura magnétique, l'occultisme la nomme corps astral, le terme "corps" étant abusif. Quant à celui d'"astral", il demeure flou. Pour les anciens Grecs, l'astral désignait l'essence énergétique de l'univers, au sein de laquelle "fleurissent" astres et planètes. Pour les hermétistes et occultistes (ces deux écoles se recoupent), l'astral est un état très subtil de l'énergie, plus subtil que l'aither, celui-ci armature de la nature densifiée. Ces deux ordres d'énergie (astral et aither) exigent d'être définis au mieux possible parce que, par rapport au psychisme humain, il y a interférence.

L'aither, terme grec aussi, possède son équivalence en toutes les grandes traditions. Chez les Sumériens, il s'agissait de l'apsou, un fluide au sein duquel flotte le globe et dont il est le support. Passée dans la Bible, la notion deviendra celle des "eaux primordiales" qui n'ont rien à voir avec la mer. Un fluide subtil, réservoir de la matière non encore différenciée - et cette définition provient de la physique d'avant-garde. Chez les Égyptiens, le même fluide qui différencie la matière tout en étant déjà la matière elle-même, se nommait Shou, le dieu Shou. [...] Les Hindous disent akasha. Et les druides disaient nwywre. Ces derniers faisaient de la nwywre le domaine des fées, celles-ci comprises comme les arcanes des multiples floraisons. De ce terme provient le nom de Viviane, une femme-fée de Bretagne. L'alchimie médiévale et antique faisait de l'aither la quintessence de la matière, c'est-à-dire son cinquième élément après la terre, l'eau, l'air et le feu (quint, cinquième) et en même temps son essence, soit son origine et sa fin (après désintégration). L'alchimie chinoise donne à la matière cinq éléments, compris de même. Elle intègre donc la quintessence à la matière directe. Par prudence : afin d'éviter au sage de confondre "esprit de la matière" (la quintessence) avec l'Esprit...
[...]

En guise de synthèse après analyse, nous rassemblerons les notions concernant le ka, notions dues à l'égyptologie et à l'expérimentation. Le ka ne doit être confondu ni avec l'âme (au sens chrétien), ni avec l'ombre shout (shout, le négatif du ka : une infra conscience avec son aura propre, liée au tellurisme). C'est le double du moi, le moi des profondeurs, une supra-conscience. Le moi quotidien n'en est que l'antenne imparfaite car ce moi se trouve sollicité par la fascination du monde social donc souvent détourné de l'être profond. Le ka est un état d'existence qui prend appui sur les zones inconscientes du cerveau. L'homme ne le rejoint, par fusion du moi dans le ka, que dans le sommeil léthargique, après une transe et, bien entendu, à la mort. Le passage au ka est d'ailleurs la première métamorphose post mortem. Ajoutons à ce propos le témoignage de rares opérés qui reprirent conscience durant l'anesthésie. Après évanouissement, ils se sentirent soulevés de leur corps comme un couvercle de sa boîte, jusqu'au plafond. En cet état, ils suivirent leur opération, dans un état d'indifférence total - comme s'ils en savaient d'avance l'issue. Ils étaient identifiés à leur ka. Celui-ci semble vivre au rythme de la fatalité astrologique. A l'état de veille, il forme entité séparée, jouant alors le rôle d'ange gardien. Mais il n'intervient, provoquant des faits de hasard, que dans les cas concernant le destin : en cas de crise, il fera découvrir "par hasard" un livre qui bouleversera le moi, ou rencontrer un confident ou conseiller qui mettra fin à l'angoisse. Il influence les rêves du matin, toujours brefs mais lourds de sens. [...] 

En tant qu'énergie, le ka représente la somme du magnétisme personnel qui compose le corps astral. Cette énergie peut s'extérioriser et se fixer sur d'autres êtres, voire sur un objet. Le cas dans le couple. Le ka de l'homme, se dédoublant en quelque sorte, se fixera au dos de la femme; le ka de la femme, à l'avant du corps de l'homme. Un lien permanent de télépathie affective et mystique se tissera ainsi. Il arrivera que l'amant respire à distance le parfum de l'amante - et le ka vit sur le plan des parfums! Au niveau du ka, la sexualité se sublime en érotisme. Des amants se téléphonant seront plongés, nous l'avons dit ailleurs, dans un état d'euphorie voluptueuse. Mais l'érotisme véritable ne concerne pas vraiment le sexe...


Il va de soi que le vrai maître spirituel est le ka, il faut y insister. Mais, l'individu ne pouvant le contacter autrement que dans le rêve profond, ce ka se dédoublera pour se fixer sur le maître extérieur, le mécanisme étant déclenché par l'admiration. De rares personnages historiques, tels Socrate et le fameux Comte de Saint-Germain (époque de Louis XV) parvenaient par don naturel à capter les vibrations de leur ka en ultra ou infrasons. Socrate nommait son ka daïmon, c'est-à-dire génie. Nous avons connu une dame grecque qui possédait aussi ce don. Chaque matin, elle s'allongeait sur son divan et, dans un calme absolu, écoutait ces singulières vibrations auditives, en transcrivant le texte. Il n'y avait en son cas ni sommeil, ni même transe. Peut-être était-elle de la race des antiques pythies ! Les textes, d'un étrange intérêt, ne divaguaient jamais comme les messages spirites. Parfois, ils traduisaient une télépathie avec un ka autre que le sien. Alors, elle téléphonait à un ami pour lui expliquer son rêve de la nuit sans même en connaître par avance le récit.

Nombre de maladies de l'affectif naissent dans le ka et certaines formes de l'hystérie aussi. La drogue qui est une quintessence, atteint en priorité le ka qu'elle enivre ou cancérise à mort, selon la drogue. Mais il existe d'autres pièges ! Certains mystiques, découvrant en vision leur propre ka, le prennent pour le Christ, ce qui ouvre la porte à un délire messianique.

Jean-Louis Bernard