mardi, février 03, 2026

Le thème du "Livre des morts" : l’initiation




À la différence du "Bardo Thödol", le Livre des morts tibétain, le "Livre des morts égyptien" ne traite pas de la cessation de la vie physique et ne s’emploie nullement à décrire le franchissement du seuil de la mort corporelle. L’égyptologue Lepsius a improprement appelé « Livre des morts » cet ensemble de textes que l’on a placés, à partir de la XIXe dynastie, en compagnie des momies. Ce titre masque le vrai thème de ce recueil, qui concerne la régénération de l’âme. Les Égyptiens l’appelaient « Per horou », ce qui se traduit par « Sortie à la lumière du jour », pour signifier l’accès à la sagesse identique à la « claire lumière » du Livre des morts tibétain. "Le Livre des morts égyptien", en tant que reste d’un ancien bréviaire d’initiation aux mystères, décrit un itinéraire suivi dans ce que l’on peut appeler l’au-delà, en donnant pour objectif à l’individu concerné de prendre le dessus sur les événements et de franchir victorieusement les obstacles qu’il va y rencontrer. Le chapitre LXXII annonce clairement que la finalité première des textes n’était pas d’accompagner les momies :

"Quant à celui qui, sur la Terre, de ce volume a connaissance […] Il peut sortir au jour."

Certains égyptologues ont bien expliqué que le "Livre des morts", avec ses rites de passage et ses formules ésotériques, contenait des enseignements destinés à l’initiation de l’homme de son vivant. François Daumas, Max Guilmot, Fernand Schwarz, Christian Jacq et Grégoire Kolpaktchy (auteur de l’une des meilleures traductions du "Livre des morts") entre autres ont développé cette thèse, en centrant leur examen des textes égyptiens autour du thème essentiel de l’initiation. Plusieurs documents ou inscriptions étudiés par ces auteurs accréditent l’idée que des Égyptiens ont vécu les mystères de la résurrection durant leur vie terrestre. Thausing voyait déjà les « Textes des Sarcophages » comme des parties d’un rituel initiatique à l’usage des postulants vivants. Les plus anciens documents relatifs à des traditions initiatiques que l’on connaisse actuellement remontent aux « Textes des Pyramides », où il est déjà question de rituels et d’épreuves ainsi que d’une mythologie et d’une géographie symboliques.

Pour un candidat à l’initiation, il aurait été indigne de prendre à la lettre les allégories du récit telles que le voyage dans la barque solaire, les offrandes de nourritures aux êtres divins ou les divinités aux formes humano-animales. Pour l’élite versée dans les traditions ésotériques, ces images transmettaient une sorte de révélation destinée à les préparer de leur vivant à l’initiation. L’expression « Livre des morts » conviendrait donc parfaitement si l’on donne au mot « mort » le sens d’« initié », l’initiation consistant en effet à mourir à son moi terrestre pour connaître l’homme véritable. Plusieurs chapitres de ce recueil avertissent qu’il s’agit de mystères célébrés dans des centres initiatiques. Le chapitre CXC (p. 323) annonce : « Ce livre révèle les secrets des Demeures mystérieuses du Duat ; il sert de guide d’initiation aux Mystères du Monde inférieur. » L’âme se déclare candidate aux mystères célébrés « dans les Demeures cachées » (CXXVII, p. 225). Cette transposition de la conscience s’effectuait dans les cryptes des temples parfois désignés par les textes :

le chapitre CXIII (p. 200) cite les mystères de Nekhen (Hiérakonpolis), le chapitre VIII (p. 86) mentionne ceux de Thot à Hermopolis et le chapitre CXXIV (p. 209) évoque la parution d’Osiris à Abydos.

Le "Livre des morts" n’est pas une œuvre individuelle, mais le travail collectif du corps sacerdotal égyptien. C’est en ce sens qu’il faut comprendre qu’il aurait été écrit par Thot, qui se serait fait le porte-parole de la volonté des dieux. Dans ce rôle d’auteur, la figure de Thot désigne aussi bien le corps sacerdotal dans son ensemble que la fonction que remplit cette institution. Thot est la divinité la plus fréquemment nommée comme maître et dispensateur des mystères (CLXXXII p. 318 ; CXIV, p. 203), mais on évoque aussi d’autres maîtres des lieux, comme Seth (CXXV, p. 210). En outre, plusieurs expressions se rapportent à l’initié parvenu à l’état supra humain, comme celles de « Corps glorieux », « Esprits divins » d’Héliopolis (CXV, p. 203), « Âmes parfaites » ou « Âmes divines » de Khemenu (CXIV, p. 203). Les « Esprits divins » qui soutiennent l’adepte et guident sa progression désignent les hiérophantes, prêtres initiateurs et maîtres des mystères.

Ce n’est qu’à partir du moment où la chaîne de transmission, qui doit normalement passer d’un maître qualifié à un disciple, menace de se rompre à plus ou moins long terme que l’on envisage de conserver l’enseignement par écrit. Par ce moyen, on se ménage une possibilité de transmettre le message à l’avenir, au bénéfice des individus qui seraient aptes à le comprendre. De la même façon, les représentants d’une tradition sur le point de s’éteindre peuvent confier certaines données ésotériques à la mémoire collective. C’est ainsi que le folklore populaire a conservé, sous une forme plus ou moins voilée, ce qui pouvait être sauvé de l’oubli. Les textes funéraires égyptiens auront très bien joué ce rôle de conservation.

Le "Livre des morts" se présente comme un long monologue dans lequel le récitant raconte, en parlant à la première personne, les visions qui l’assaillent durant les différentes étapes de son voyage. Les descriptions des scènes ne doivent en aucun cas être prises à la lettre comme si elles relataient des expériences terrestres, car elles s’appliquent à un plan d’existence qui n’est pas celui du monde physique. Et l’expression de ce que perçoit une conscience supra humaine ne se communique pas aisément à une conscience ordinaire, dont elle dépasse les limites. Pour représenter ces réalités qui échappent aux sens communs, il n’existe pas d’autre moyen que de recourir à l’analogie avec les objets visibles.

Les différents tableaux doivent être considérés comme autant d’éléments d’un ensemble qui ne prend son sens que dans une dimension supérieure. Les chapitres du "Livre des morts" offrent une possibilité d’accéder à cette hauteur si l’on fait l’effort de rapprocher et de synthétiser, dans une vision générale, les perspectives qui émergent de cette suite de tableaux. Les Anciens utilisaient ce moyen indirect de rendre perceptible la dimension transcendante qui échappe au langage comme aux sens ordinaires. La contemplation d’images multiples et superposées, dont aucune prise isolément ne présente l’apparence d’une nature divine, donnait matière à un long exercice des facultés qui contribuait à cette élévation de la conscience.

À l’exception des admirables préceptes de conduite évoqués dans la déclaration d’innocence du chapitre CXXV, les textes ne se dévoilent pas à la première lecture. Pour accéder à l’esprit que cache la lettre, l’aide de commentaires permettant d’en éclaircir l’ésotérisme s’avère indispensable. La plupart des images symboliques deviennent compréhensibles dès lors qu’on leur applique la bonne clef. Par exemple, le monde de l’au-delà possède une géographie qu’il faut bien se garder de prendre pour une géographie physique transposée. Les douze régions du monde obscur, correspondant aux douze heures de la nuit, ne sont ni des endroits localisés ni des périodes temporelles effectives, mais différents états de la conscience. Les textes apportent d’ailleurs certaines indications, comme la suivante : « En vérité, mes Formes sont à présent renversées » (XIII, p. 124), pour dire que ce qui existe au-dedans de l’homme dans sa vie terrestre se retrouve au-dehors. C’est ainsi que l’homme parvenu à son accomplissement en arrive à s’identifier avec l’univers, dont la tradition enseigne qu’il est constitué à son image en tant que microcosme. On lit également dans ce sens :

"Ce qui vit en moi, je le rends manifeste Par les variations de mes formes changeantes…" (LXIV, p. 138.)

[…] Mon Âme communiant à son Âme [à Horus], Je vois ce qui advient à l’intérieur de lui." (LXXVIII, p. 159.)

Pour prendre un autre exemple, en considérant l’expression : « Je fais jaillir les sources d’eau pour purifier l’Étre-divin-au-Cœur-Arrêté [Osiris] » (I, p. 80), il faut comprendre que l’opérant irrigue et purifie en lui-même la partie centrale, assimilée à Osiris, qui demeure à l’état rigide et momifié tout comme Osiris, et qu’il s’agit de régénérer et de rappeler à la vie.

On chercherait en vain un ordre chronologique entre les chapitres du "Livre des morts" ; d’abord parce que le regroupement qui en a été tenté paraît bien approximatif, mais surtout, comme l’indique le récitant par la formule « je suis Hier et je connais Demain », parce que le recueil n’adopte pas un raisonnement linéaire. Cette formule exprime une nouvelle expérience du temps ; une conscience rénovée et détachée des mutations extérieures appréhendera les événements non plus d’une manière temporelle et linéaire, mais en remontant jusqu’à leur cause première et aux pouvoirs qui les déterminent. Ainsi s’expliquent certains phénomènes dits de prophétisme ou de prémonition, non pas par la domination inéluctable du destin sur tous les actes de la vie, mais par la faculté donnée à une conscience en éveil d’apercevoir les événements en puissance avant qu’ils ne se réalisent en actes. Si le regard parvient à englober une succession d’étapes dans une même vision générale, cette façon de voir, affranchie de la condition temporelle, fait alors coexister des images qui, sur le plan terrestre, subiraient la contrainte du temps.

La démarche de lecture doit être guidée par un regard inductif et synthétique. Dans l’esprit des Anciens, la synthèse en question n’est pas un produit final reconstruit après l’analyse, mais l’unité initiale qui préside à toutes les formes contingentes. Ainsi, l’interprétation d’un symbole ne doit-elle pas procéder, comme dans les méthodes analytiques, en isolant l’objet étudié pour le réduire à un concept rationnel, car la réalité subtile, bien qu’elle ait elle aussi son ordre et ses lois, n’est pas assujettie à la seule raison humaine. Un rationalisme strict est inapproprié pour saisir la dynamique des phénomènes décrits. Une démarche intuitive globale implique que l’on passe d’une pensée discursive à une pensée symbolique. Le message n’est accessible que pour autant que l’on réussisse à opérer la transmutation des figures, ce qui dépasse les méthodes de classement et de catalogage. Naturellement, la vérité a un prix : elle ne se révèle pas sur simple demande, mais exige de fournir un effort quotidien soutenu sans céder au découragement.

La compréhension du fait global suppose une communion avec l’esprit du texte qu’il s’agit de ressentir par une véritable sympathie. Les textes initiatiques mettent en jeu cette forme supérieure d’intelligence que l’on a appelée « intelligence du cœur » qui, à la différence du simple entendement cérébral, ne fonctionne pas sur des concepts abstraits. La véritable intelligence du cœur ne se réduit pas à une culture des sentiments car, pour les Anciens, le cœur ne désignait pas le centre de la sentimentalité, mais celui de l’intelligence sous sa forme intuitive supérieure dont l’intelligence cérébrale ne fait que refléter la lumière. Ce n’est pas la participation à l’émotivité qui importe le plus, mais la réceptivité intellectuelle procurée par une attention bienveillante. Par sa nature intuitive et réceptive, l’intelligence du cœur saisit la réalité de manière plus directe et moins conceptualisée. Mais les vérités auxquelles elle parvient à accéder sur un plan supérieur ne se laisseront pas enfermer dans un langage rationnel ; elles ne pourront être communiquées que par suggestion, en recourant essentiellement au langage des symboles. Cette faculté de compréhension supérieure est restée sous-employée dans les civilisations modernes, où l’on ne trouve plus aucune école qui enseigne les voies de la sagesse ; c’est ce qui rend si difficile la compréhension des anciens textes sacrés.

Pascal Bancourt